Eau


« Il n’est pas encore trop tard », me dit l’ange bleu de sa voix la plus douce.
« Trop tard pour quoi ? », demandai-je de mon écriture la plus belle.
« As-tu déjà oublié ? Le temps a t-il donc tant marqué ton âme ? »
En entendant ces mots, je plongeai dans le miroir de l’âme pour savoir. & la mémoire me revint.
« Tu veux dire… pour redevenir comme toi ? »
Je me souvins alors de mes premières années en ce monde, de ce temps lointain où l’enfant rêvait de devenir adulte, & tout prit à nouveau son sens dans mon esprit. Il me parut clair que la raison s’était égarée en chemin. Moi qui enfant m’étais tant battu pour grandir, comment avais-je pu croire que je pourrais quitter la vie sans me battre jusqu’au bout ? Quel égarement avait pu être le mien pour penser que je pourrais être ange entre les vies sans l’être devenu ici-bas ?
Debout au sommet de la montagne, je contemplai le tracé de mon existence qui s’écoulait tout en bas, tel le cours hasardeux d’une rivière. Je sentai le sang couler dans mes veines, & sus que plus jamais il ne devait en sortir. L’ange murmurait à mes oreilles, sa voix apaisante portée par le vent.
« Souviens-toi… souviens-toi de ces jours où toi & moi étions liés par la même foi & le même espoir. As-tu imaginé que nos destins étaient dissociables, que le poids de tes erreurs ne pèserait pas sur mes épaules tout comme le poids des miennes a pu peser sur les tiennes ? Nos deux quêtes ne font qu’une, & nous ne pouvons nous détourner d’elles. Ni toi. Ni moi. »
« Mais ta voie est guidée par la voix de l’Univers », protestai-je timidement.
« Tout comme l’est la tienne. Comme d’autres plus hauts que moi m’indiquent parfois le chemin, je te l’indique, pour qu’à ton tour tu indiques le leur à d’autres, qui eux-mêmes… As-tu donc tout oublié ? »
« Je le crains. »
Il me parut alors évident que la souffrance m’avait corrompu. Pas au sens catholique du terme : au sens humain, simplement. Nulle autre religion n’avait jamais été la mienne que celles que je m’étais faites. Mais le nihilisme latent dans lequel je m’enfonçais chaque jour davantage me perdait, tout comme les paradis artificiels que je visitais jadis étaient depuis longtemps devenus un enfer quotidien.
« Il est temps que je vole de nouveau », pensai-je.
« Ce ne sera pas facile », pensa l’ange.
« Rien l’a-t-il jamais été pour nous ? »
& je plongeai dans le vide.
Je perçai les flots sans douleur, & me laissai volontairement couler. Cette fois-ci plus que jamais, je devais aller au fond de moi-même, voir ce que j’y trouverai. Quel que soit le prix.
L’ange bleu était là, sur le sable, il m’attendait.
« Cela fait des mois que je prie pour te voir ici. »
« Cela fait des mois que je prie pour me voir ici », confessai-je.
« Bien… nous y voilà. »
« Comme autrefois. »
« Comme autrefois. »
Cela faisait si longtemps que je n’avais pas vu cet endroit. La croisée des chemins. Pourtant, ses dégradés de bleu n’avaient pas changé. Lieu immuable de l’éternel changement. Alors je compris le sens de la vieille vision : les vagues & le mur, moi au milieu. Je pensai que sur terre il devait être tard, mais je ne pouvais m’arrêter là. Mon nom m’appartenait à nouveau. À moi & à nul autre : il était temps de regarder mon parcours en face, d’en entrevoir à nouveau la direction.
Ma première pensée, sans doute la plus lucide depuis longtemps, fut que j’étais loin du bout.
« Il est temps que tu le comprennes… de nouveau », dit l’ange.
Plus que temps, en effet. Probablement l’oublierai-je encore un milliard de fois, mais présentement je devais le garder à l’esprit.
« Vois, à présent que tu es papillon, la chenille que tu fus jadis. »
« J’ai peur », dis-je.
« Comme chacun a peur de son ombre », répondit-il d’un ton ferme & rassurant.
Sang, sueur & larmes. L’infâme trinité pénétra tout mon être comme elle l’avait fait jadis. Étonnamment, la peur s’évanouit immédiatement. J’avais regardé le tourment en face, l’avais laissé entrer en moi, & la douleur s’était évanouie contre toute attente.
« C’est parti ? »
« Non, ce n’est pas parti. C’est en toi, cela a toujours été en toi. Tu le sais, à présent, c’est tout. »
Une onde de souffrance me traversa soudain, allant & venant, tranchante, & je compris ce que l’ange me signifiait.
« Depuis l’enfance... »
« Oui. Souviens-toi toujours du sang, de la sueur & des larmes, de leur œuvre néfaste. Mais au lieu de les laisser te travailler ainsi, travaille sur eux. Jusqu’au bout. »
Une foule m’apparut alors au loin, traînant dans son sillage tous ceux qui m’avaient blessé d’une manière ou d’une autre. Leurs visages à demi effacés par le temps portaient une infinie tristesse. L’ange me prit dans ses bras.
« Ces gens portent le poids de l’égarement, & si le fait de te faire porter ce poids a pu les soulager l’espace d’un instant, elles seules devront tôt ou tard apprendre à le porter. De même, toi seul peux te débarrasser des poids qu’elles t’ont légués. Le veux-tu ? »
Toute réponse était inutile.
« Alors raconte ton histoire, mais pèses-en bien le poids, loin de la façon inconsidérée que nous crûmes tous deux être la bonne. Souviens-toi de la souffrance à chaque mot que tu écriras ou prononceras à ce sujet. À ce prix seulement elle se fera oublier ! »
« Tu apprends également de moi, n’est-ce pas ? », demandai-je.
« Sans cela notre union serait vaine. De notre lien nous apprenons chaque jour toi & moi, comme il en est de chacun des liens qui unissent deux êtres. »
Jamais je n’avais à ce point entrevu la valeur réciproque de notre relation. Mais déjà l’ange m’entraînait vers d’autres souvenirs, plus plaisants mais non moins importants.
Je vis tous ceux que j’avais chéris au long de cette vie. Certains étaient également membres du sombre cortège qui avait précédé. D’autres, sans rien me demander en retour, parfois même par surprise, m’avaient nourri.
« Que dois-je faire ? »
« Voir… & croire. Voir ces êtres auxquels tu tiens, croire en leur affection pour toi. »
Moi qui si souvent avais craint de m’être tant refermé sur moi-même. Certain de ne plus rien éprouver, j’avais aboli tout lien. Ces êtres m’avaient guidé vers ma légende & si je m’en étais un temps détourné, tout en moi m’appelait à les retrouver. N’étais-je pas moi-même important pour d’autres âmes ? N’étais-je pas -simplement- moi-même une âme ? N’avais-je pas souvent prié de pouvoir donner à qui m’avait donné ? Quel fou avais-je été de me détourner de ces gens, lorsque ce qui nous unissait était si précieux ?
L’ange me regarda d’un œil encourageant : son intention était claire. Il me restait un dernier tableau à contempler. Le plus pénible de tous. Le seul que je me sentais incapable d’affronter.
« Regarde-la. »
« Non… »
De quoi avais-je ainsi peur ? Pourquoi tant de réticence à la regarder, elle qui m’avait fait ? Probablement parce que les blessures qu’elle m’avait infligées avaient moins que toutes su cicatriser. Probablement parce que face à elle, ce malgré la force dont je me targuais, j’ignorais encore quelle attitude adopter.
« Ne te préoccupe pas de l’attitude, prend ton temps & regarde-là simplement. Pas plus que les autres elle ne peut te voir ni te juger. »
Ainsi donc j’étais bien seul avec l’ange, & sa lumière me protégeait de tout jugement, le mien comme celui des autres.
« Bien. Ainsi soit-il. »
& je la regardai.
Je la regardai.
Encore… & encore.
Ce que je vis m’atterra.
Ainsi était-elle là, elle en qui j’avais tant cru. Elle qui avait presque réussi à reprendre tout ce qu’elle m’avait donné, jusqu’à ma vie, puis m’avait laissé m’enfuir, mort & épuisé, trahi.
Maman.
La vision m’éclaira tout en me glaçant. Car je vis toute la peur qu’elle portait en elle, tous les grains de sables qui s’étaient ancrés dans son rouage, tout le malheur qui la hantait.
Je voyais. Je voyais la perdition. Je voyais l’ennui & la crainte. La désillusion. La petite fille bienveillante qu’elle avait été hurlait au fond de son crâne, appelant au secours qui voudrait bien l’entendre. Mais personne ne pouvait plus l’entendre derrière le vacarme de sa colère.
Je supposai qu’elle m’appellerait tôt ou tard à l’aide, ou du moins qu’elle y penserait. & j’étais incapable de deviner si j’aurai la force de changer ma rancœur en compassion. Mais je savais que je préférais être moi qu’elle. Que des injustices qu’elle avait commises, elle paierait -& payait déjà- bien plus le prix que moi. J’avais donc eu raison de croire le vieux sage, lorsqu’il m’avait démontré que mieux valait être victime d’une injustice que de la commettre. J’avais parfois rêvé de vengeance. Elle m’avait elle-même vengé en me blessant. Détournant le regard, je souhaitai ne plus trop souvent croiser sa route, de peur de ne plus savoir lui tendre la main comme je la lui avais trop souvent tendue. Puisse-t-elle un jour trouver la paix. J’avais encore une longue route à parcourir.
Je pris quelques instants pour recentrer mes pensées, observant le sable à mes pieds, puis la croisée des chemins, toujours fidèle à elle-même. L’ange ne m’interrompit pas.
Puis je posai la question :
« Où dois-je aller à présent ? »
« Où veux-tu aller ? »
« Puis-je choisir ? », m’étonnai-je.
« Toujours. Toujours tu as choisi, toujours tu choisiras. Veux-tu continuer à observer ton parcours ? »
« Je devrais. Mais cela est un long travail. En ai-je le temps ? » 
« Le temps… n’est pas comme tu l’entends. Mais cela, tu le comprendras de toi-même à la prochaine révolution. »
« Alors, allons… »
Nous nous retrouvâmes en haut de la montagne, la rivière coulait toujours en bas. Me revint alors une idée, qui me hantait depuis un certain rêve américain.
« Pourquoi les poissons ne pensent-ils pas ? » 
L’ange parut amusé.
« Parce qu’ils savent tout. Tu le sais bien. »
« Quoi, tout ? », protestai-je.
« Tout ce qu’ils ont à savoir pour vivre comme il leur convient. Toi tu ne sais rien, ni moi d’ailleurs. Nous ignorons où est notre bonheur, quelle est pour nous la bonne direction. C’est pourquoi nous nous égarons. C’est pourquoi nous devons apprendre. »
« Apprendre quoi ? Tu réponds sans répondre. »
« Parce qu’il y a des réponses que je n’ai pas. Les choses sont ainsi. Nous apprenons, nous nous égarons. Cela peut être long, des milliers de vies, qui sait ? Mais tôt ou tard nous arrivons à destination. J’ignore encore pourquoi, mais je sais ce qui est. »
J’étais perplexe. Je savais quelle direction prendre, mais pas comment.
« Observe, & tu en auras l’intuition ».
Ainsi restai-je, des heures, des jours peut-être, à observer ma vie. Mon passé, indélébile mais visible de tant de points de vue différents, & tous les futurs possibles. Face aux conséquences de chacun de mes actes passés, je savais combien il comptait de réfléchir à la valeur de chacun de ceux que j’accomplirai par la suite.
Savoir ce qui vaut la peine d’être vécu.
L’ange revint finalement.
« Ne t’inquiète pas du passé. Celui-là tu le dompteras comme tu en as dompté bien d’autres. Songe au présent, aux meilleurs moyens de progresser sans cesse. »
Je perçus alors que mon corps allait bientôt me rappeler à lui.
« En ai-je fini pour cette nuit ? » 
« Tu devras revenir souvent, ne plus t’éloigner de ce lieu chaque fois que tu recouvreras ta liberté d’esprit. »
« Chaque nuit ? »
« Chaque fois que tu le pourras. En éveil même, parfois. Je te suivrai pas à pas dans ta chair, & attendrai ton âme ici. Car tu devras plonger encore et encore. Tu n’imagines pas tout ce qui t’attend… »
Sachant que j’allais bientôt m’éveiller, & oublier tout cela pour quelques heures, je regardai l’ange bleu avec amour.
« Toi & moi ? »
« & l’Univers… »
« Bien. Je serai là. »
« Je t’attendrai. »
Le réveil sonna.

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